Les 60 années de paix qui viennent de s’écouler sont bien réelles. Qu’il s’agisse d’un fait inédit dans l’histoire du continent est indiscutable. Que pendant cette période des politiques de coopérations en Europe aient été mises en place est incontestable. Que certains cherchent par des traités à réaliser l’unification du continent est également manifeste. Mais y a-t-il pour autant un lien de cause à effet entre ces politiques et la paix ? C’est ce que nous contestons et que nous allons infirmer.
Commençons par examiner comment se sont déclenchées les guerres précédentes, celle de 1870 et les deux Guerres mondiales.
Constatons qu’il y eut des ambitions de domination, à l’origine, de simples idées. Elles devinrent des idéologies qui "embrayèrent" sur leur société ; les individus se mirent en mouvement. Vinrent alors des politiques, des efforts coordonnés dans l’Etat. Ces formes de croyances, engendrèrent du dévouement, du zèle, se traduisant par des réalisations concrètes : des routes, des chemins de fer, des ponts, des véhicules, enfin des armes, toutes sortes d’armes et pour les utiliser un appareil militaire. Ici encore, le zèle, la discipline, le dévouement à l’idéologie déplacèrent des montagnes.
Enfin vint la "broutille diplomatique" qui enflammait le conflit avec le voisin dont on convoitait les territoires ou la soumission. La guerre consistait à franchir la frontière, foncer vers la capitale par un chemin plus ou moins subtile en vainquant les armées adverses qui se trouvaient sur le passage, pour enfin obtenir la capitulation et le but de guerre escompté, butin ou soumission. En ces temps-là, le type de guerre possible, ce qu’on appelle aujourd’hui la « guerre conventionnelle », donnait la prime au plus belliqueux, au plus déterminé ou au plus retors, au début de la guerre en tout cas.
Or, ce scénario est désormais impossible. Et ce, depuis une soixantaine d’année ! Pourquoi ? En raison de l’arme atomique. En raison de l’équilibre de la terreur. Explications.
Imaginons qu’un Etat voisin cherche à nouveau à agresser la France. Ses sujets auraient pour commencer l’idée de leur légitime domination, ou de leur légitime vengeance. Cette idée deviendrait une idéologie, les gens se mettraient à y croire, à se dévouer, ils en feraient une politique. Et grâce à leur zèle, ils institueraient des organisations, ils produiraient toutes sortes d’armes et une armée terrible. Ils se débrouilleraient pour provoquer la "broutille diplomatique" qui déclencherait les hostilités. Et là... Et là, au moment de franchir la frontière, avant qu’ils aient pu conquérir leur deuxième kilomètre carré, ils auraient déjà perdu des dizaines de milliers d’autres, les plus sensibles, loin sur leurs arrières, en raison des frappes nucléaires qui annihilent tout espoir de gains. Conclusion : ce type d’aventure est désormais impossible. Ce type de calculs aussi, ça ne vaut même plus la peine d’en rêver.
La raison fondamentale qui fait que nous avons la paix depuis 60 ans est là : tout espoir de conquête par la guerre est devenu illusoire. Non, les européens, en raison des horreurs commises, ne sont pas devenus meilleurs en adoptant la politique idéale visant l’unification du continent qui par elle-même engendrerait la paix. Il y a la paix parce que par la guerre il n’est même plus possible d’espérer gagner quoi que ce soit, car inévitablement toutes les combinaisons butent sur le feu nucléaire. En revanche, cette idée d’unification de l’Europe et ses idéologies successives, vieilles comme la chute de l’Empire romain ! ont engendré, en 1500 ans, plus de conflits et d’instabilité en Europe que de paix et de prospérité. Comment en serait-il autrement aujourd’hui ?
Les bons sentiments peuvent être séduisants, mais vous devriez préférer réfléchir en faisant fond sur les nécessités : s’il y a la paix en Europe depuis 60 ans, c’est parce que la conquête par la guerre conventionnelle est devenue impossible. Ainsi, si Frédéric Joliot-Curie et ses collaborateurs avaient eu la possibilité de donner l’arme atomique à la France en 1939, il n’y aurait pas eu de Deuxième guerre mondiale, les armées nazies auraient vite compris qu’elles ne pouvaient plus franchir leurs frontières.
Et même si demain deux "petits Etats" se faisaient une guerre conventionnelle, ils n’entraîneraient pas les "grands" comme par le passé, car ceux-ci ne pourraient pas s’affronter militairement, leur territoire étant sanctuarisé. En fait, toute la "science de la guerre" a changé, la possibilité de conclure les conflits par le feu nucléaire a transformé toute la logique des conflits et des alliances.
La guerre aujourd’hui
Si aujourd’hui une population voulait abattre un voisin ou lui prendre une partie de son territoire, elle devrait procéder tout autrement que par le passé.
Ce qui est possible désormais, ce sont les conflits périphériques. Avec une petite guerre périphérique, vous pouvez transformer la carte des zones d’influences et infliger des défaites à un pays doté de l’arme nucléaire que vous voulez abattre mais ne pouvez attaquer de front. Mieux, les rivalités entre les "grands pays", ou contre un pays doté de l’arme nucléaire, doivent surtout éviter de devenir manifestes et militaires pour aboutir, il faut les faire passer par les marges, en faisant accomplir la besogne par des tiers.
Ce qui est possible, ce sont les guerres civiles. Si vous voulez abattre un pays, surtout ne vous déplacez pas avec armes et bagages. Instillez le ferment de la sécession, de l’irrédentisme, profitez des périodes de crise économique, semez le doute et faites en sorte que la politique de vos voisins s’ethnicise, se fonde sur un critère objectif : culture, religion, tradition... Donnez des sous aux séparatistes, aux régionalistes, aux "minorités" et aux "nationalistes". Ils feront le travail à votre place. La guerre de l’avenir, c’est la guerre civile. Et si c’est trop difficile à déclencher dans le pays même, prenez-vous en à ses alliés.
Ce qui est possible, c’est la guerre économique. Déstabilisez des entreprises concurrentes des vôtres, puis rachetez-les si cela présente un intérêt. Produisez du mieux que vous puissiez, imposez vos normes, et surtout exportez, exportez ! Déstabilisez la balance commerciale de vos voisins, avec le sourire et la main tendue. Faites en sorte que leur balance des paiements soit dans le rouge, qu’ils doivent dévaluer, aient des difficultés pour équilibrer le budget de l’Etat.
Une guerre de retard
On a souvent répété que la France avait eu, lors des trois dernières guerres, une guerre de retard : prête pour le mouvement quand la guerre fut de position et inversement. Ce qui est sûr aujourd’hui, c’est que ceux qui répètent que c’est à l’Europe que nous devons la paix, ont effectivement une guerre de retard. Parce qu’ils pensent encore dans les schémas qui précédent l’ère nucléaire, parce qu’ils ne voient pas la cause de la paix, parce qu’ils s’illusionnent au sujet de leur idéologie d’unification de l’Europe qu’ils surévaluent, mais surtout parce qu’ils ne voient pas les risques réels : ils laissent effectivement les ferments des communautarismes se répandre, ou les encouragent même, en commençant par affirmer, pour rendre pensable leur utopie de politique européenne, que la nation civique, élective et démocratique est un résidu du passé, qu’elle doit être dépassée, qu’elle est à l’origine du nationalisme. Ils sont incapables de lutter contre la pauvreté qui s’aggrave, et nous vantent des politiques impuissantes qui exaspèrent les peuples. Au final, ils se félicitent du cocktail explosif dont des confrontations de demain ne manqueront pas d’être composées.