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La France est trop petite...

Et si elle était plus puissante que nous l’imaginons ?

Dans un monde où, à côté des États-Unis, l’hyperpuissance, de nouveaux géants sont en train de croître et menacent de devenir demain eux aussi des empires économiques très puissants, que peuvent encore des petits pays comme la France, avec ses 62 millions d’habitants ?

27 mai 2005

par François Bunner

Valéry Giscard d’Estaing n’avait-il pas conclu à plusieurs reprises lors de sa présidence, que la France, vu le poids relatif déclinant de sa population dans la population mondiale (1% en l’an 2000), devait accepter de voir son rôle s’effacer en proportion ? Selon lui, en raison de ce fatal déclin, les Français n’avaient d’autres choix que de renoncer à la "grandeur" (c’est-à-dire la résolution de ne jamais en rabattre quant aux idées et aux actions qui doivent être défendues et accomplies en fonction des valeurs de la France), pour lui préférer un "rayonnement" résigné proportionnel à sa taille, moyennant ce que son passé avait eu de prestigieux.

Il fut un précurseur. Depuis, combien de responsables politiques n’avons-nous entendu répéter des discours semblables, qui se sont enrichis de temps en temps d’arguments nouveaux, selon les circonstances : à l’heure des Etats continents, États-Unis, Russie, et aujourd’hui la Chine, l’Inde, le Brésil...

Certes la France a été une grande puissance démographique jusqu’aux campagnes napoléonniennes. Certes il fut un temps où sa différence de développement technique, institutionnel et administratif était telle, qu’elle a pu conquérir un empire colonial. Et après ? Sommes-nous nostalgiques de ces temps ? Non. S’ils ne se réduisent pas à la part d’ombre qu’ils contiennent, tout du bilan n’est pas négatif, loin s’en faut, nous ne sommes pas nostalgiques du pouvoir de contrainte que nous avions alors. Nous n’avons plus la force d’être un empire... Tant mieux !

Du point de vue de la force, nous avons l’essentiel dans la panoplie de notre temps : une dissuasion nucléaire parfaitement opérationnelle. Pour le reste, appuyés sur notre histoire, nos traditions politiques et diplomatiques, notre langue, les valeurs qu’elle porte avec elle aux quatre coins du monde, la qualité de la vie que nos anciens ont su cultiver, la créativité et le travail de nos contemporains, nous donnent une puissance qui est très loin d’être proportionnelle à notre population. Encore faut-il, pour pouvoir trouver le ton juste afin de l’incarner, s’abstenir de cet esprit de boutiquier qui fait souvent préférer à nos dirigeants, quelques marchés d’exportation, à la cohérence de ce qu’est la France ou plutôt ce qu’elle devrait être. Nous n’y perdrions pas au change, même pour les affaires, mais d’abord il faudrait être "grand".

Des exemples de ce qui est possible existent

-  En 1993, alors que le GATT terminait son dernier cycle de négociation, l’Uruguay Round, les Américains ont fait le forcing pour que les produits culturels soient compris dans le le traité commercial en négociation, comme les autres marchandises objets du commerce mondial. M. Balladur était premier ministre. Des cinéastes français, groupés autour de Bertrand Tavernier se sont alors mobilisés et ont réclamés que les produits de l’industrie culturelles fassent exception aux règles générales du commerce international. Le gouvernement de M. Balladur a défendu cette légitime exigence et depuis, partout dans le monde, tous les pays peuvent élaborer des législation pour défendre leurs productions culturelles des invasions de production des "majors". Contre la marchandisation de tout un précédent existe : l’exception culturelle (qui n’est pas française comme l’ânonnent des journalistes, elle est applicable partout dans le monde). Il faut maintenant des exceptions sociales, agricoles, sanitaires, environnementales, etc...

-  A la fin de 1997, alors que M. Jospin était premier ministre, un document en négociation à l’OCDE fut subtilisé sur un serveur informatique de l’organisation, passa par un syndicat américain et arriva en France. C’était l’Accord multilatéral sur les investissements (AMI). Il fut déposé sur le site du Monde diplomatique, de nombreux citoyens s’en emparèrent, le firent circuler autour d’eux, et finalement, le secret éventé, le scandale éclata. Le gouvernement français dû se retirer des négociations et l’AMI fut mis à la casse.

-  Tout de suite après, sur la lancée de cette réussite, un heureux éditorial d’Ignacio Ramonet dans le numéro de décembre 1997 du Monde diplomatique fit naître Attac, qui se répandit comme une traînée de poudre dans toute la France, et de là sur presque toute la planète. Ce mouvement a bloqué les négociations de l’OMC, non par les manifestations, mais par le fait que de nombreux citoyens étaient devenus capables de suivre les opérations et de demander des comptes aux négociateurs dans leurs grands marchandages. Comme ceux-ci n’ont à partir de là plus pu céder aussi facilement des secteurs d’activité, les négociations étaient devenues plus difficles et se sont même bloquées.

Puis avec des Brésiliens, il y eut l’invention des Forums sociaux de Davos à Porto Allegre, et les Forums sociaux continentaux. Tout n’est pas parfait dans Attac, mais la grande réussite, qui a et va continuer de changer le cours des choses, c’est le fait d’avoir instruit beaucoup de monde sur les mécanismes monétaires et financier qui jusque-là étaient si ignorés que leurs effets étaient considérés comme des phénomènes naturels. Reste maintenant à traduire le meilleur de l’altermondialisation en une politique.

-  Fin 2002, il apparut de plus en plus clairement que les États-Unis cherchaient des prétextes illégitimes pour intervenir en Irak. Plusieurs pays se manifestèrent pour dire leur réprobation. Mais le pays qui a eu la crédibilité, les ressources diplomatiques, l’autorité pour être le fer de lance de la coalition des États qui refusaient les exigences et les méthodes des États-Unis, ce fut la France. Finalement les USA n’osèrent même pas porter au vote la résolution dont ils auraient eu besoin pour leur sale besogne, parce qu’ils n’auraient jamais eu la majorité dans le Conseil de sécurité, même sans que les pays dotés d’un veto aient besoin d’en faire usage.

Spontanément, ces refus, ces contre-propositions ne se seraient pas déclenchés. Et il n’y a pas beaucoup de pays qui auraient pu les déclencher et tenir le choc dans les tempêtes qui suivirent. La France le peut. Elle n’est pas si petite que certains le disent. Elle serait peut-être même le seul pays qui peut susciter des contestations de l’ordre imposé par l’hyperpuissance.

Si demain nous décidions de lutter contre les fléaux de notre temps, l’instabilité monétaire, le désordre financier et le libre-échangisme dans le commerce mondial, il ne serait pas nécessaire d’être une superpuissance démographique et militaire pour arriver à nos fins. Il faudra arriver à susciter une coalition d’Etats soutenant des propositions justes et réalisables dans les domaines concernés, trouver les mots et les canaux pour nous faire entendre des populations. D’abord proposer, puis convaincre, enfin contraindre les États qui bloquent grâce à la coalition des Etats. La situation actuelle est tellement défavorables aux peuples de la terre entière que très vite de grandes majorités pourraient se dessiner.

Mais pour ces combats politiques, peut-être que nos alliés ne se trouvent pas beaucoup en Europe. Imaginez ces trois réformes proposées à nos partenaires européens. Elles n’auraient aucune chance de passer le moindre processus de décision. Regardez ce que dit la "constitution" sur ces sujets : elles seraient même anticonstitutionnelles. Les oligarchies qui dirigent les pays européens, sont souvent les plus soumises de la planète aux exigences de l’hyperpuissance. On l’a vu sur l’affaire irakienne. Alors que la Francophonie, le Mexique, le Chili, le Brésil, l’Argentine, Venezuela, et beaucoup d’autres ont tenu le coup. Alors pourquoi nous enfermer dans ce carcan ?


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