logo_les-europes
  Référendum + 1928 jours Mercredi 8 septembre 2010 
Débat d'actualité
Répliques
Tribunes
Editos
Brèves


Débat de fond
Idées reçues
Questions - réponses
La "constitution" commentée
Histoire
Lexique
Ressources


 Envoyer

 Imprimer
Accueil > Débat de fond > Idées reçues

L’Europe, réponse courageuse des hommes politiques de l’après guerre ?

Un récit historique assez courant dit qu’après la Seconde guerre mondiale, sur les ruines laissées par les combats, afin de réussir l’ambition du « plus jamais ça », des hommes et des femmes courageux, affrontant les rancœurs encore vives, se sont réunis et ont commencé à construire l’Europe. C’est à leur vision que nous devrions l’équilibre pacifique de l’Europe.

26 mai 2005

par François Bunner

Cette affirmation se fonde sur des éléments qui ont bien existés : les champs de ruines, le souhait qu’une telle tragédie ne se reproduise plus ou l’existence de personnes favorables à une unification de l’Europe. Néanmoins, cette thèse est inexacte à plus d’un titre. Nous en examinerons trois.

L’Europe slogan de la collaboration

Cette thèse est d’abord inexacte parce que "l’Europe" fut un thème majeur de la propagande des Allemands et de la Collaboration. Du « nouvel ordre européen » de l’allocution radiodiffusée du maréchal Pétain le 30 octobre 1940 après son entrevue avec Hitler à Montoire où il annonce qu’il « entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration », aux « Vive l’Europe » inscrits sur les voitures des trains de Français égarés qui partaient de la Gare de l’est pour rejoindre le front de l’est dans l’uniforme nazi, le thème fut repris sans arrêt. Du « L’Europe vaincra » pour galvaniser les foules sur le terrain militaire, au sempiternel « l’Europe nouvelle » pour les questions économique ou culturel, la référence à l’Europe a peut-être même été le principal pilier des 4 années de l’Occupation, l’horizon rêvé pour l’après-guerre, par les nazis, leurs alliés, leurs collaborateurs.

Rien de surprenant à cela qu’on n’en entendit plus guère parler après la Libération.

L’Etat social

Dire que l’Europe fut dès le début la réponse pour traduire l’aspiration populaire du "plus jamais ça" est également inexacte parce que le chemin que les nations choisirent à la Libération fut de lutter contre l’insécurité sociale qui avait fait le lit des idéologies qui provoquèrent la guerre. C’est ainsi qu’on mit en place ce qu’il convient d’appeler l’Etat social, c’est-à-dire l’Etat qui, en plus de ses fonctions régaliennes — police, justice, défense, diplomatie, droit de battre monnaie — qui furent ses attributs depuis des temps immémoriaux, et en plus des fonctions ajoutées au courant du XIXe siècle, notamment l’instruction publique et un début d’aménagement du territoire, l’Etat s’est alors vu confier l’organisation d’un système de protection contre les "risques" : maladie, vieillesse, accident du travail, etc. En France cela fut institué selon les modalités de notre "Sécurité sociale" où siègent des représentants des salariés et des employeurs.

Il n’y a aucune référence au thème de l’Europe dans le programme du Conseil national de la résistance (CNR) du 15 mars 1944, où l’on trouve par contre toutes sortes d’objectifs concernant les salaires, notamment la référence à « un plan complet de Sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence... » On retrouve l’esprit de cette véritable déclaration de politique générale de la Résistance, qui eut une autorité immense à la Libération, dans le préambule de la constitution de la IVe République, qui est aujourd’hui encore incorporé à la constitution de la Ve République au côté de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789, et dont il faut chaudement recommander la lecture.

Mais cette façon de fonder la politique pour éviter les travers du passé qui prévalut à la Libération se retrouve aussi dans les accords de Bretton Woods, signés en juillet 1944. Ils ont permis de corseter les puissances financières pendant une trentaine d’années, permettant les fameuses "Trente glorieuses". La dislocation des accords de Bretton Woods au début des années 70, en raison des errements du dollar, a entraîné l’instabilité monétaire que nous connaissons actuellement ainsi que la dérégulation des marchés financiers, ou plutôt leur re-régulation dans un sens excessivement favorable aux puissances de l’argent, ce qui nous vaut aujourd’hui, par ricochet, des difficultés de pouvoir d’achat, ainsi que les déficits des différents régimes de la Sécurité sociale et des budgets des Etats.

Voilà l’esprit qui prévalut dans les politiques de la Libération : il n’était pas question d’"Europe unie", mais de prendre en charge collectivement les risques de la vie, de protéger les citoyens contre l’insécurité sociale afin qu’ils ne se précipitent pas dans des idéologies qui provoquèrent la guerre, ou pourraient provoquer la suivante. Ici se fait jour la question communiste.

Lutte contre la menace soviétique

Cette idée d’un surgissement immédiat, ou précoce, de la volonté de construire l’Europe est enfin fausse parce que, si le thème d’un rapprochement entre Etats européens s’est effectivement fait jour en un certain moment de l’après-guerre, c’est selon l’idée de la coopération entre des Etats-nation indépendants contre la menace soviétique, et non comme un projet en soi visant à réaliser l’unité de l’Europe pour empêcher que des horreurs ne se répètent. Par contre, cette sensibilité et ces arguments ont bel et bien existé, ils ont néanmoins toujours été très minoritaires dans l’opinion publique.

L’homme qui le premier a dénoncé la menace soviétique telle qu’elle allait se manifester après la chute du régime nazi, c’est Winston Churchill. Le 12 mai 1945, quatre jours après la capitulation allemande, il écrit au président américain « un rideau de fer est tombé sur le front russe ». Bien que battu aux élections législatives du mois de juillet suivant, il continuera de combattre pour ses idées et surtout contre la menace soviétique. C’est le sens du fameux discours de Fulton du 5 mars 1946 qui popularisera l’expression de "rideau de fer", c’est aussi le sens du non moins fameux discours de Zürich en septembre : « ... de vastes régions de l’Europe... voient se former un nouvel amoncellement de nuages, de tyrannie et de terreur qui obscurcissent le ciel à l’approche de nouveaux dangers. » Le remède : « ... quelque chose comme les Etats-Unis d’Europe » « ...a kind of United States of Europe ».

Churchill n’a pas voulu la création d’un Etat européen, mais rassembler les Etats, dont il parle comme d’une famille, pour qu’ils fixent des règles afin qu’ils puissent sans malentendu mieux lutter contre la menace soviétique et mieux coopérer pour que le niveau de vie s’élève et que la pauvreté ne soit pas le terreau de l’essor du communisme dans la partie démocratique de l’Europe (ce sera le but du Plan Marchall).

Ainsi, le fameux Congrès de l’Europe à La Haye du 7 au 10 mai 1948, n’est pas l’acte fondateur d’une future unité européenne, comme on tente souvent de le présenter, mais un congrès voulu par Churchill, présidé par lui, organisé par Duncan Sandys, son gendre, rassemblant presque un millier de personnalités européennes venues en leur nom propre, dont 168 Français. La perspective dans laquelle agit Churchill n’a pas changé 20 mois après le discours de Zürich : mieux s’opposer à la menace soviétique qui ne cesse de se préciser.

Dans ce congrès vont s’opposer deux visions : celle des "unionistes", dont Churchill, qui souhaitent œuvrer pour la reconstruction économique et politique sur une base démocratique, sans transfert de souveraineté, même partiel, et les "fédéralistes" qui eux souhaitent non pas aller plus loin, mais faire autre chose : continuant de militer dans un courant d’idées renouvelé dans l’entre-deux guerres, ils veulent créer un Etat unitaire de l’Europe.

Ce courant "fédéraliste" avait toujours été minoritaire dans l’opinion publique, il n’avait jamais eu le moindre succès électoral, il fut aussi minoritaire à La Haye. C’est à partir de là, face à ce constat d’impuissance, qu’il est devenu très actif dans les coulisses du pouvoir, puis dans les instances de la CECA, puis de la CEE, que ces partisans contribuèrent à créer en contournant l’expression démocratique. Et lorsque les politiques des Trente glorieuses sont devenues intenables en raison de l’effondrement du cadre offert par les accords de Bretton Woods et de la dissolutions des conditions qu’ils imposaient, ces politiciens œuvrant dans l’ombre ont eu la possibilité de se faire encore plus entendre du personnel politique. C’est ce qui s’est passé en France après 1983 lorsque François Mitterrand, constatant l’impossibilité de poursuivre sa politique, a ouvert la fameuse "parenthèse" vers l’austérité et l’Europe, se soumettant aux problèmes au lieu de les affronter surtout en ses causes, répétons-les : désordres monétaire, financier ainsi que du commerce international, désordres dans lesquels, 20 ans plus tard, nous sommes toujours piégés en raison de notre enfermement dans l’Union européenne par laquelle on nous les a imposés.

En conséquence, que les partisans de l’unité européenne trouvent dans les évolutions récentes la preuve que leurs visions étaient justes ne permet pas de dire que leurs idées furent les idées qui fondèrent la politique de la Libération. Au contraire, comme leurs rêvent sont entrées dans nos politiques par les institutions européennes et les cabinets ministériels, surtout depuis la fin des Trente glorieuses, plaide franchement pour l’argument inverse. D’autant plus que cela s’est fait en dehors de tout débat politique explicite, et donc sans assentiment populaire, au même moment où les politiques monétaristes et libre-échangistes ont détruit l’Etat social, qui lui, fut édifié à la Libération.


Répondre à François Bunner      

  D'autres articles :

- Inventaire à la Prévert ? - 25 mai 2005
- De l’incompréhension au mépris - 1er juin 2005
- Un droit de pétition ? - 27 mai 2005
- L’Union européenne comme paradis fiscal - 25 mai 2005
0

 Rechercher :

  


DERNIÈRES BRÈVES
- Euro : les langues se délient - 3 juin 2005

- Pascal Lamy devient directeur général de l’OMC - 26 mai 2005


Chaque jour compte...   chaque heure compte...   chaque citoyen compte...   chaque conversation compte.

les-europes.org

Faites suivre !

logo Dédat d'actualité | Dédat de fond | Construire l'avenir | Informations pratiques
contact@les-europes.org
© les-europes.org 2005
HAUT

Fabriqué avec SPIP !