Sachant que :
partant d’une situation d’indépendance (l’Etat-nation), le processus de "construction européenne" nous enjoint de renoncer à cette indépendance pour adopter une position d’unité (l’Europe) ;
que les partisans de l’unité, parmi lesquels de nombreux responsables politiques français, souhaitent qu’à brève échéance l’ensemble des politiques soient décidées à la majorité qualifiée, y compris les politiques étrangères ;
qu’il faut garder à l’esprit qu’en diplomatie, l’expérience, la tradition diplomatique, jouent un très grand rôle, que ces caractéristiques sont très inégalement réparties au sein des pays de l’Union
que les pays, nombreux qui en sont peu pourvus, sont souvent les plus pressés à aller se mettre dans l’ombre de l’hyperpuissance (bien qu’ils ne soient pas les seuls) ;
que les intérêts politiques, économiques, diplomatiques, stratégiques sont souvent très différents entre l’Estonie, le Portugal, l’Irlande, la Hongrie, la France, la Finlande, etc...
que c’est dans les contextes difficiles que se mesurent les véritables intentions, la véritable résolution d’un pays, d’une nation (pensez par exemple à ce qui s’est passé au moment où les Etats-Unis d’Amériques avaient décidé de s’en prendre à l’Irak, seuls 4 gouvernements sur 25 s’étaient montrés décidés à ne pas céder aux pressions).
Lisons l’article III-305 en gardant en mémoire que pour l’instant, l’article III-300 de ce chapitre sur "La politique étrangère et de sécurité commune" (art. III-294 à 313), nous dit que « les décisions europénnes visées au présent chapitre sont adoptées par le conseil statuant à l’unanimité », mais que, comme indiqué aux deux premiers attendus, l’esprit du processus qu’on nous demande d’approuver, incline pour que nous passions à la majorité qualifiée.
« Article III-305.
1. Les États membres coordonnent leur action au sein des organisations internationales et lors des conférences internationales. Ils défendent dans ces enceintes les positions de l’Union. Le ministre des affaires étrangères de l’Union assure l’organisation de cette coordination.
Au sein des organisations internationales et lors des conférences internationales auxquelles tous les États membres ne participent pas, ceux qui y participent défendent les positions de l’Union. »
L’esprit de cette première partie est de remplacer la diplomatie des Etats par la diplomatie de l’Union qui est d’ailleurs dotée d’un "ministre des affaires étrangères", faisant des diplomates nationaux les messagers de l’Union qui n’a pourtant que peu d’unité et une tradition très hétérogène. Il ne suffit pas de “coordonner” l’action de 25 diplomaties pour avoir une diplomatie puissante. Ces choses-là ne se mesurent pas en additionnant 25 PIB et 25 chiffres de populations.
« 305.2. Conformément à l’article I-16, paragraphe 2, les États membres représentés dans des organisations internationales ou des conférences internationales auxquelles tous les États membres ne participent pas tiennent ces derniers, ainsi que le ministre des affaires étrangères de l’Union, informés de toute question présentant un intérêt commun. »
Prenons un cas pratique. Imaginons que la France réussisse à mettre en place une conférence internationale sur la refonte du système monétaire international (ce qui, soit dit en passant, n’est pas impossible et serait même très souhaitable). Cette conférence se déroulerait en deux étapes avec des consultations intermédiaires. Comme l’hyperpuissance tient au double statut de sa monnaie (monnaie intérieure et monnaie des échanges internationaux, de réserve), bien que participant au processus, elle ferait pression sur les autres participants pour que la situation ne lui échappe pas trop. Des négociations et des consultations secrètes, auraient donc lieu avec la France. Mais notre article nous demande d’informer nos partenaires de l’Union, parmi lesquels plusieurs s’empresseront d’aller tout raconter à l’oncle Sam, qui en retour s’en rendra à ceux que nous aurons en quelque sorte dénoncés.
Soit nous faisons ce que le texte nous demande et nous gâchons nos négociations, en perdant en plus tout crédit auprès de nos partenaires dans la négociation en cours (qui ne s’y laisseront pas prendre à deux fois) ;
Soit nous ne disons rien, ou seulement des banalités, auquel cas ces réunions ne servent à rien d’autre qu’à perdre du temps en jouant à la diplomatie, dans le cadre d’un texte procédurier qui n’aurait pas de sens. Si nos diplomates ne perdent pas la raison, c’est ce qui se passerait. Mais il serait plus judicieux de ne pas nous laisser emprisonner.
« Les États membres qui sont aussi membres du Conseil de sécurité des Nations unies se concertent et tiennent les autres États membres ainsi que le ministre des affaires étrangères de l’Union pleinement informés. Les États membres qui sont membres du Conseil de sécurité défendront, dans l’exercice de leurs fonctions, les positions et les intérêts de l’Union, sans préjudice des responsabilités qui leur incombent en vertu de la charte des Nations unies. »
Dans le cas de l’Irak, et toujours dans le cas où l’article III-300 devait disparaître selon l’esprit d’unité qu’on nous demande d’approuver avec ce texte, non seulement Dominique de Villepin n’aurait pas pu défendre les positions justes qu’il a défendues au nom de la France et qui furent applaudies dans l’enceinte du Conseil de sécurité, pour la première fois de son histoire, non seulement il n’aurait pas pu se taire, mais il aurait dû dire le contraire de ce qu’il a dit, raconter des salades et abonder dans le sens de Collin Powell agitant ses éprouvettes de farine, en faisant mine de croire qu’il était convaincu que Saddam Hussein fabriquait de l’Ypérite dans sa salle de bain.
« Lorsque l’Union a défini une position sur un thème à l’ordre du jour du Conseil de sécurité des Nations unies, les États membres qui y siègent demandent que le ministre des affaires étrangères de l’Union soit invité à présenter la position de l’Union. »
Enfin, pour que la tragédie soit complètement saugrenue, il eut fallu demander l’autorisation pour que Javier Solana puisse venir raconter ce que 21 des 25 Etats européens avait envie que l’hyper-puissance entende pour paraître docile.
Bon, c’était un cauchemar, mais pour que cela ne reste qu’un cauchemar, il faut voter "non" !